ZÉLIA SMITH, LES MAINS D’OR.
Aiguillée par la minutie et l’envie, Zélia Smith déroule patiemment sa carrière de brodeuse, à contre-temps d’un monde qui va toujours plus vite.
© Violaine PAPOT-LIBERAL
Ce matin d’octobre à Lyon, c’est bel et bien l’automne. Emmitouflée dans un pull col roulé gris foncé, le regard doux et le chignon haut, Zélia Smith reçoit dans son atelier de broderie au cœur du plateau de La Croix-Rousse. C’est le fief des artistes, des bobos mais aussi des canuts, ces ouvriers de la soie reconnus tant pour leurs ouvrages que pour leur révolte. Un hasard qui a plutôt des airs de coïncidence tant Zélia Smith partage avec eux la maîtrise de l’art de broder et le cœur bien à gauche. Au milieu de la pièce lumineuse et chaleureuse trône un métier à broder, témoin d’un savoir-faire d’un autre temps. On tape à la porte. C’est son compagnon et son chien qui s’engouffrent par la porte vitrée. Celle sur laquelle s’agglutinent les passants et les enfants, happés par cette étrange machine. Si cela bouscule le besoin de tranquillité de cette grande concentrée à tendance timide, Zélia Smith ne cache pas sa joie de donner à voir son métier oublié de brodeuse. Un savoir-faire ancestral qu’elle s’efforce de hisser au rang d’art depuis déjà presque 15 ans.
© Violaine PAPOT-LIBERAL
Si aujourd’hui Zélia Smith s’épanouit à Lyon, elle grandit à Paris. À deux pas de République, dans une famille bohème où l’on a le droit de se rêver artiste. Pour ses parents et son frère, ce sera la photographie. Pour elle, la broderie. Après le bac et une année de classe préparatoire, Zélia Smith intègre la prestigieuse école publique d’arts appliqués Duperré. Sur ses bancs, elle tisse, brode, tricote. En somme, elle fait siennes les passions de grands-mères sacrifiées sur l’autel de l’industrialisation. S’en suit une formation de costumière qui la mènera dans les coulisses de l’Opéra de Bordeaux, puis de Lyon pendant presque dix ans. Un parcours sans accroche pour celle qui possède un savoir-faire rare et un talent certain. Et puis, le goût de la liberté la rattrape et avec elle, l’envie d’entreprendre.
C’est sans chômage et sans économies qu’elle se lance. Elle enchaîne alors les marchés de créateurs où elle brade ses œuvres plutôt qu’elle ne les vend. Elle va de coins de bureaux en espaces de coworking avec, dans la tête, le rêve d’avoir son lieu à elle. C’est pour se donner les moyens de ses ambitions qu’elle s’autorise à rêver grand : « J’utilisais mon savoir-faire séculaire, ancestral, incroyable comme si c’était un loisir créatif. Je le vendais à un prix dérisoire qui faisait croire que je n’étais pas professionnelle. Et surtout, je n’avais pas les bons clients ». Elle s’offre une identité visuelle, des photographies professionnelles, des textes de qualité pour son site internet. A force de travail et grâce à un petit coup de pouce du destin, elle collabore avec l’atelier qui réalise les vitrines d’une grande maison de luxe. On salue son travail et elle s’octroie le luxe de ne plus travailler qu’à la commande. Parce que c’est ainsi qu’elle peut le mieux vivre de ses créations qui requièrent une patience infinie et une extrême minutie. Dans un monde qui se lasse en un instant, Zélia Smith suspend le temps : « Faire à la main, c’est accepter d’avoir une temporalité extrêmement différente des autres, accepter que quelque chose qui va te prendre deux minutes à la machine va te prendre probablement une semaine à la main ».
© Violaine PAPOT-LIBERAL
Dans son atelier, qui tient davantage du cocon que du simple lieu de travail, Zélia Smith propose également des formations. Elle les dispense elle-même et avec l’aide d’autres artisans qui maîtrisent des techniques complémentaires à la sienne. Pour transmettre ce savoir-faire si précieux à une poignée d’élèves à chaque fois. Parce que redonner au « fait-main » ses lettres de noblesse demande de l’attention : « L’artisanat aide à reprendre conscience que tout prend du temps. Mais si tu fais bien les choses, avec les bonnes matières, ça va durer beaucoup plus longtemps ». D’ailleurs, ce rapport au temps long imprègne tous les pans de son existence parce que même dans sa vie privée, elle occupe ses mains à broder. Pour le plaisir, elle a cousu tous les mots interdits par l’administration Trump sur une chemise. Un pont engagé entre le passé et le présent qui illustre à quel point Zélia Smith parvient à rendre son savoir-faire presque oublié plus que jamais d’actualité.
Pour découvrir le travail de Zélia Smith
@zeliasmith_